Art et Disruption
Nexus #3
Le printemps avait pris vie avec force. Tel un inespéré souffle qui balaya un sombre et interminable hiver, qui nous extirpa in extremis de l’hypoxie. Ma ville retrouvait ses champs verdoyants. Lors d’un instant, une illusion prenait pied, celle de voir l’étouffant bitume, l’imposant béton et l’oppressante concentration s’effacer face à une aérienne et omniprésente symphonie du Vivant, un précieux présent livré.
C’est lové à ce calme et cette légèreté que je naviguais sur les artères, sur les veinules qui irrigue Blois: la rue Denis Papin, la rue du commerce, la place Louis XII, puis les plus dissimulés, la rue des Juifs, la tour du Foix, la tour Beauvoir et le jardin des Simples.
Le rendez-vous au service de l’Etat Civil de la mairie était fixé à 15h. Il était la première action concrète à, ce qui n’était jusqu’alors q’une volonté profonde, mon changement de nom. Un acte symbolique fort, radical, longuement réfléchie, un appel de l’âme à regagner mes racines Arméniennes. Dès ce moment, le processus sera enclenché, sans possibilité de rétro-pédalage.
Complètement délesté de toute tension, par l’effet d’un jour de congé finement posé, l’ombre des préoccupations professionnelles, si éloignée, s’était totalement volatilisée de mon esprit. La conscience libre, sereine, couplé à l’errance volontaire me plongèrent inéluctablement en ce savoureux moment particulier, singulier, presque suspendu.
Me laissant guider par la spontanéité, je me retrouve à notre majestueuse Bibliothèque Abbé-Grégoire, où ma volonté initiale fut de retrouver ma routine bien ancrée, de rejoindre les étages afin de flâner sur les allées de cette inégalable antre culturelle. Avant même de fouler un quelconque escalier, Jonathan, un ami qui gère la sécurité sur place, m’attire dans une discussion banale et chaleureuse dont nous avons l’habitude. Mais, sans le savoir, au détour de cette conversation, il lâcha un lapin identique à celui d’Alice que je ne cesserais de suivre en cette après-midi. Une petite exposition, nommée Tout doit disparaître, était installée juste dans le prolongement du hall. Et là, dès le premier coup d’oeil sur les affiches, première claque : Je suis saisis par le concept unique que propose son auteur. Dominique Hermier, un artiste-designer qui a installé son atelier en centre-ville (rue Saint-Honoré), créateur de IKEX la galerie d’objets décalés comme satire à la fameuse enseigne suédoise, avait donné vie à une troublante agence immobilière fictive, l’Agence No Futur.
Les murs de la petite galerie improvisée étaient tapissés de ses annonces immobilières atypiques. Des structures à l’abandon ou dévastées mis en avant par un jargon professionnel qui faisaient naître le rire et l’amertume. A travers le ton décalé et provoquant, un message fort était porté. Celui de notre rapport à la densification, à la désertification, au déni, au centres-villes mourants, à la biodiversité, à notre futur.
Il me restait encore une heure avant de remonter à la mairie. L’envie émergea en une attraction puissante et subtile, presque éthérée, de me perdre dans les murs historiques de notre monumental château. Ici, une précision doit être apportée. J’ai toujours vécu à Blois et ses alentours proches. En quarante ans, j’ai tellement arpenté les châteaux de Blois et Chambord que je connais leurs moindres espaces par cœur. Ces imposants bâtiments m’ont vu grandir. Pourtant, chaque retrouvaille avec ces lieux renferme sa force et sa magie.
Même si je garde un certain intérêt pour François Ier et l’architecture qu’il incarna, l’histoire académique servie aux déversées de touristes n’a jamais réellement attisé ma curiosité. Ma relation avec les entrailles de ces constructions est plus organique, plus intuitive, plus simple. Malgré mon insolente familiarité avec ces couloirs, ces escaliers, ces pièces de vie, opérant comme vecteur imaginal, je me laisse sans cesse happer par ces lieux, jusqu’à entièrement me fondre en eux. De là, le vagabondage devient un travail alchimique, une danse de l’âme guidée par la charge ancestrale de leurs pierres devenues entité. Chaque pas supplémentaire engagé dans ce labyrinthe irréel nous propulse en un fin moment présent, nous coupe de tout extérieur et nous dépouille, une à une, de nos innombrables armures tissées. Lors d’un instant, se voir tel un spectre déambulant, un esprit traversant des galeries toujours plus somptueuses, des mondes à jamais espérés.
Les tapisseries, les sculptures, le mobilier royal, et tout ce qui peuple ces espaces, dépassent la simple matérialité. Ils sont des miroirs qui saisissent et brisent toute illusion de libre-arbitre. Par leurs reflets, les pensées, emportées par le flot de l’atmosphére ouateux, s’échouent sur les omniprésents symboles laissés à demi-dévoilés, sur la grandeur des œuvres et leur immortalité, ou sur les tragédies, les émotions et la vie, pour toujours, imprimés dans la pierre. Laissant l’effroi de voir le passage, l’éphémère et l’immuable cohabiter en une même dimension. C’est la salle des Etats Généraux, clef de voûte de ce chemin initiatique, qui, face à sa majesté, sa mystique et son inégalable subtilité, nous connecte avec force à ce que nous ne pouvons que pressentir et imaginer, une impalpable transcendance, une impérieuse invitation à la modestie, au silence et à la contemplation, une furtive étreinte d’un inaccessible art céleste.
Il était l’heure, et de ces envoûtants courants qui me berçaient je devais m’en arracher pour me rendre à la mairie.
Quiconque aura eu la chance de franchir les portes de notre mairie sait à quel point l’accueil y est exceptionnel, empli de calme et de bienveillance. Chacun de mes passages en cet îlot de quiétude me renvois systématiquement à des précieux et cotonneux souvenirs vécus dans ma ville. Comme si, à l’opposé des administrations froides et bornées, elle incarnait un nœud important de l’essence qu’est Blois. Alors que l’on m’invite à prendre place au service de l’Etat Civil, je suis submergé par un spectacle que peu verrons, et que l’on me permettait de contempler. En réalité ce qui se dressait devant moi n’était nullement des bureaux mais des galeries d’orfèvreries qui résistèrent au temps. De massives pierres apparentes, de splendides voûtes romanes, de grandes dalles au sol et de sublimes peintures écaillés couleurs pastelles partout au plafond et sur certains murs. Les bureaux de notre mairie, et je l’ai appris à ce moment précis, prenaient pied en un ancien couvant.
C’est dans cette bulle déliée de toute nocuité extérieure, suspendu dans le temps, que la personne en charge de mon dossier, face moi, engagea un inégalable dialogue tissé de douceur et d’écoute sincère. Son attitude n’était pas celle d’un robot appliquant impassiblement une procédure, mais celle d’une vraie humaine avec une volonté profonde de connaitre, plus que les simples raisons de ma démarche, mon histoire. Avec toute la plus délicate prévenance du monde, elle m’exposait le déroulé de toutes les étapes administratives qui m’attendait, toutes ses conséquences lourdes et toute l’énergie folle que je m’engageais à fournir pour effectuer ce changement dans tous les dédales bureaucratiques.
Ses mots ne résonnaient pas comme une mise en garde, mais comme une nécessité, à rappeler avec empathie ce qui s’imposait, et, surtout, ce qu’elle incarnait, un guide précieux qui sera présent à mes cotés pour initier ce long parcours. Ai-je vraiment envisagé et anticipé toutes les retombés ? Que dois-je faire maintenant et après ? Quels sont les angles morts et erreurs à penser et éviter ? Un acte grave, brutal qui s’impose mais qui renferme de considérables implications, institutionnelles et psychologiques. Devant ce colosse qui patiemment m’attendait, je me sentait non-plus esseulé, mais épaulé, porté par un appui inestimable, une humanité rare qui faisait chaud au cœur.
Au creux de mon cœur, ainsi que sur ces quelques premiers papiers, je gardais, dès ce moment, cette transmutation initié comme une sensation particulière, de paix et d’alignement profond. Dans la cour de la mairie, je prend un instant pour saisir l’air, et me laisser conduire par le chant des oiseaux vers nos Jardins de Babylone (les Jardins de l’Eveché). Là, une envie se cristallisa avec force au centre de mes synapses, visiter La Fondation du Doute avant de regagner la gare et débuter mon long Week-End.
La dernière fois que j’ai exploré ces lieux c’était il y a dix ans, lors du passage de Thierry Crouzet à Blois pour une conférence. L’hexagone était lové à une fièvre démocratique, un mouvement naissant, nommée Nuit Debout. Alors en pleine écriture de Resistants, Thierry, autour d’un café, me confiait ses pensées, ses doutes et ses utopies. A travers les courants de cette délicieuse et stimulante conversation, plusieurs sujets émergeaient, Nuit Debout bien sûr, le Dividende Universel, ses souvenirs personnels avec Blois, l’écriture et l’art en général.
Quittant le Bar de la Fontaine, je l’accompagnais au bâtiment de Ben, qu’il voulait absolument visiter. Ce n’est que quelques jours plus tard, qu’à mon tour, je redonnais sa chance à cet espace gorgé d’excentricités que je jugeais toujours, primitivement, de mauvais gout. Et me promettant de ne plus y repasser.
Poussé par le vent de cette après-midi spéciale, avec la maturité d’une décennie, je franchissais, une fois de plus, les portes de la Fondation avec une plus grande ouverture d’esprit et un regard élargie.
Pourtant, quelque chose persistait, un omniprésent sentiment désagréable. Ce qui restait dérangeant dans le FLUXUS, c’est sa nature et ce qu’il produit. L’art de l’anti-art. Un non-art, dénué de toute quête de sublime et de transcendance, qui, par le simple détournement d’objets du quotidien, tente uniquement de faire naître des concepts, souvent forts, quelque fois fumeux.
Cet antre de l’abstraction se découpe en deux parties distinctes. Un bâtiment principal où se trouve, étalée sur deux étages, l’exposition permanente. Et une modeste construction en bois, posée au centre de la cour, renfermant l’exposition temporaire. C’est par cette dernière que commença mon excursion. Les créations occupant ce dédale s’accordaient autour du thème défini : Le masque. Elles constituaient une galerie qui ne laisse pas indifférent et indemne. Même si elles délivraient des messages capitaux sur nos différentes mascarades sociétaires et individuelles, leurs mise-en-scènes me laissaient un gout amer, presque acide. Une corrosion qui attaque la curiosité, l’intérêt et l’analyse.
Contrairement aux musées, aux châteaux où je peux rester des heures, happé, à contempler des peintures, des sculptures porter le symbolique et le sublime, il m’est impossible de m’accrocher aux petites bulles du FLUXUS sans en ressentir une gêne, car ces jeux de contournement se trouvent naturellement amputés d’esthétisme, d’élégance ou de beauté, laissant comme fondement, nûment exposé, le désordre, les idées et la performance.
Dès lors, le lecteur attentif l’aura compris, j’ai toujours été insensible à l’art contemporain. Comment, dans un homard gonflable, ne pas voir autre chose que du vent ? Et là, surement à juste titre, certains attachés à cet entre-soi me qualifieront, avec toute la morgue qui s’impose, de populiste, d’inculte, de terroriste intellectuel incapable d’appréhender les strates de l’happening et du plastique made in China. Pourtant, malgré cette supposée carence de lucidité, je peux constater l’imposture, je peux voir les lunaires interprétations tirées par les cheveux permettant de légitimer le grand n’importe quoi et le vide qui l’accompagne.
Arrivé dans le bâtiment de l’exposition permanente quelque chose me choqua. Rien, strictement rien, en dix ans, n’avait changé ! Je retrouvais exactement les mêmes objets qui n’avaient pas bougé d’un millimètre, la poussière en plus.
Alors, sans surprise possible, je naviguais dans ce havre d’excentricité avec l’envie de braver cette lutte intérieur que m’astreignait ce labyrinthe artistique. Pour ça, je me servis de cet avantage, de connaissance des lieux, pour essayer de m’imposer ce référentiel en ne me focalisant uniquement sur les œuvres qui m’ont toujours le plus parlé et effectuer un travail avec elles.
Au fur et à mesure, j’acceptais leur essence, celle de la démarche artistique. Des idées, une topologie, des messages, des dérivations courbés à l’extrême, poussés jusqu’à dissoudre tout repères communs, jusqu’au ridicule, au vertige et à la disruption. Elles opérèrent comme de troublants miroirs, poussant à la réflexion et à de nouvelles idées.
Le FLUXUS initia en moi un premier intérêt. Au delà de sa carence de beauté (au sens ou je l’entend), de ses provocations, j’acceptais de voir son mouvement, sa légèreté, son potentiel stimulant, son autodérision et son style si particulier.
Peut-être que, au moins partiellement, le FLUXUS me réconcilia avec ce monde artistique qui m’a toujours déplu, comme une exception, un courant que je pourrais intégrer à mon quotidien, et m’y replonger
C’est sur cette note d’acceptation et de légèreté que je délaissait ce lapin d’Alice, pour prendre mon train et embrasser l’agréable Week-End qui me tendait les bras. Avec dans la tête et le cœur l’empreinte de cette journée: le changement, le détachement et la fluidité. Une petite et humble transmutation.
“Une oeuvre d’art n’est lisible que par approfondissements successifs.”
Friedrich Nietzsche










